RTA – Newsletter Intermag 2023 / 5

 
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Notre recherche participative
sur la signification sociale de l’argent

Nous avions exposé dans notre envoi précédent (lire ici) la thématique qui mobilisait le collectif de recherche hybride que nous avions créé (militants du RWLP/professionnels de l’action sociale/RTA): la signification sociale de l’argent.

 Cette thématique a émergé à partir du travail de V. Zelizer1 qui montre – pour le rappeler trop brièvement:

  • que l’argent n’est pas que monnaie;
  • que son usage ne relève pas de la seule logique économique;
  • que l’argent dans ses multiples formes a une signification sociale qui est produite par ses usagers, d’une part (qui réalisent des «marquages» de l’argent qui leur sont propres) et fait l’objet, d’autre part, de conflits de production et d’interprétation (souvent initiés par les professionnels).

La suite de nos travaux (d’avril à ce jour) a consisté à définir collectivement des objets de recherche précis et des processus méthodologiques pour les étudier.

Les axes de travail de notre recherche participative se sont ainsi dessinés.

1. L’exercice de la créativité contrainte

Les militants viennent témoigner des «jongleries» auxquelles les familles pauvres sont contraintes, mettant en œuvre beaucoup de créativité.

En relation avec l’ouvrage de Zelizer, c’est aussi l’occasion de montrer que cette créativité trouve son fondement dans l’existence de différentes formes d’argent, dans ces «marquages» que les familles réalisent et font porter sur l’argent dans ses multiples formes.

Le processus de recherche se déroulera en interviews individualisées à partir du rapport concret à l’argent, de son usage. Une trame de questions préparées au préalable a été testée auprès de deux professionnels du RWLP avant d’être utilisée pour les interviews.

Pendant les interviews, une attention particulière sera portée à la vigilance à laquelle les militants appellent par rapport à des effets inattendus possibles: mettre en avant la créativité des familles, par exemple, ne peut conduire à une attitude de statu quo soutenue par une admiration hypocrite: «c’est formidable ce que vous faites – continuez!».

2. Une approche économique de la créativité

L’hypothèse consiste à vérifier s’il est possible de croiser les pratiques décrites ci-dessus avec un facteur temps, d’une part, et avec un facteur «agence de production» d’autre part. Nous entendons par ce dernier terme qu’une famille produit les conditions de l’exercice de sa vie, comme toute agence économique, en assurant la maintenance nécessaire à son activité.

Cet exercice pourrait sans doute permettre de montrer les contraintes de temps auxquelles sont soumises les familles pauvres et ainsi de sortir du stigmate «ces personnes ne font rien» (cfr l’opposition habituelle qui est faite «par rapport aux gens qui travaillent et se lèvent tôt le matin»).

Les militants du RWLP expriment cette difficulté dans l’inégalité dans l’usage du temps et la dilapidation du capital-temps disponible créant une inégalité insurmontable.

Le processus devrait tester la faisabilité de cette approche auprès de professionnels du secteur.

3. Les rapports avec les professionnels

Quels traitements les professionnels de l’action sociale font-ils porter sur les situations de créativité contrainte?

Un processus d’enquête auprès de professionnels se mettra en place, auprès de différents CPAS mais également auprès de médiateurs de dettes, pour étudier à tout le moins:

  • la typologie des aides mises en avant par Zelizer (notamment: les aides en nature; les aides en chèques alimentation; les aides en numéraire; les aides publiques et les aides privées, etc.): quels choix sont faits par les institutions, au nom de quels principes;
  • l’examen critique des nouveaux logiciels introduits dans l’aide sociale et les effets de l’introduction de cet «acteur non humain» par rapport à la question de la signification sociale de l’argent;
  • à partir de quels codages implicites (et sans doute singuliers) les travailleurs sociaux analysent-ils une situation de demande d’aide?

Notre recherche ambitionne de se situer à la croisée des expériences vécues, dans le concret, par des personnes qui aident et par des personnes qui ont besoin de cette aide, à un moment donné de la vie, dans une mise au jour des ressorts mis en place et des freins lorsqu’il est question d’argent, laissant apparaître une réalité bien plus complexe que la seule réalité économique, ce qui ne peut que nous rappeler ce qu’écrivait Alain Touraine il y a 10 ans déjà:

« Les Européens ont raison de défendre bec et ongles des politiques qui combinent protection sociale et redistribution des revenus, surtout quand elles sont associées à un impôt progressif. Mais ces objectifs ne sont pas suffisants; non pas tant parce que les moyens financiers nécessaires à leurs réalisations manquent, mais avant tout parce qu’ils négligent, parfois de manière scandaleuse, les droits et les demandes des sujets humains. C’est ce que nous exprimons maladroitement lorsque nous parlons du manque d’humanité, de respect ou d’écoute des institutions à l’égard de ceux qu’elle traite comme de simples demandeurs d’aides sociales, alors que ces personnes ont besoin en plus d’une protection contre les accidents de la vie, que l’on encourage leur capacité d’indépendance et d’initiative. » – A. Touraine, La fin des sociétés, Paris, Seuil, 2013, p. 233.

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1V. Zelizer, La signification sociale de l’argent, Paris, Seuil, Liber, 2005. Pierre Bourdieu commentait ainsi cet ouvrage: «Un modèle de rigueur et d’innovation, non seulement pour la sociologie économique mais pour l’ensemble des sciences sociales.»

 Juillet 2023

1, Rue des Rèlîs Namurwès
B-5000 Namur
Belgique

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