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LIVRE DE VIES : Plus d'un siècle d'accueil de l'enfance à Bruxelles

Interview de France Huart par Jacqueline Fastrès

Organiser une exposition aussi ambitieuse que « Livre de vie » ne s’improvise pas ; cela prend du temps, exige des choix, de la rigueur, des recherches pointues. Pour autant, cela n’est pas hors de portée des institutions. Surtout si l’on s’adjoint les expertises nécessaires, comme celle de France Huart.

Historienne de formation, France huart s’est spécialisée sur l’histoire des institutions de protection de l’enfance. Actuellement, elle travaille en éducation permanente comme coordinatrice de projets et de recherche, et par ailleurs comme archiviste et formatrice en histoire.

J.F. Dans quel cadre êtes-vous intervenue pour le Home Juliette Herman ?

01F.H. Je suis intervenue sur base volontaire ; le home fêtait les 30 ans d’implantation de l’institution à Laeken et souhaitait faire un retour sur le passé à cette occasion, dans une optique intergénérationnelle. Mais aussi, elle voulait conserver le présent, des traces du présent, une transmission d’un savoir, puisque des éducatrices allaient partir à la retraite et avec elles tout un pan de l’histoire de l’institution. Un comité s’est créé avec des personnes-ressources (anciens travailleurs, travailleurs actuels, anciens usagers et jeunes hébergés actuellement), avec aussi le soutien de spécialistes pour les aspects technique et de recherche historique (archives, documents, photos) : c’est à ce moment-là qu’on m’a contactée. L’exposition globalisait le projet tout en lui donnant chair.

J.F. Dans le travail avec le Home, quelle était la demande de départ, quels écarts constatez-vous avec le résultat à l’arrivée ?

06F.H. Le plus grand étonnement de l’équipe a été de remonter loin dans le temps, pas seulement 30 ans en arrière au moment de l’installation à Laeken dans des nouveaux bâtiments, mais jusqu’à la fin du 18è siècle lorsqu’on parlait de l’Hospice et des orphelinats de la Ville de Bruxelles. On aurait pu se contenter d’une petite exposition commémorative, avec quelques panneaux présentant l’un ou l’autre document, mais on est allé plus loin, avec une structure d’exposition complexe et riche, avec des mannequins, des vidéos réalisées par des jeunes hébergés, des recueils de témoignages et des interviews d’anciens travailleurs sociaux et d’anciens enfants hébergés, des vitrines avec des documents originaux, une mise en scène colorée et agréable, et un petit personnage, une Juliette, qui est le fil conducteur de l’exposition. On ne voulait pas de bricolage, mais une qualité réellement professionnelle pour l’expo.

J.F. Quels sont les types d’objectifs qu’il convient de cibler dans ce genre de démarche, et les deuils qu’il faut faire pour réaliser une bonne exposition ?

F.H. Des deuils, il n’y en a guère eu. Il a fallu essentiellement se restreindre à cause de l’espace. L’équipe aurait aimé pouvoir organiser un colloque ou une journée d’étude, ce qui n’a pu se faire par manque de temps. Quant à moi, j’ai pu travailler en toute liberté, sans censure aucune et dans une excellente ambiance de collaboration. Les cinq thématiques (vie quotidienne, école, Loisirs et vacances, Fêtes, Evolution du métier, travail psycho-médico-social) avaient été décidées préalablement (suite à un brainstorming avec le groupe de personnes-ressources), et les choses se sont mises en place harmonieusement. Mais il faut savoir que cela représente beaucoup de travail : entre le lancement du projet et l’inauguration de l’expo, deux ans et demi se sont écoulés. Le personnel y a consacré de nombreuses heures, soirées, week-ends, tout le monde a mis la main à la pâte. Le travail s’est fait à plusieurs mains et c’est très important. J’ai constitué les dossiers en amenant les sources et les classant par thématique, et ensemble avec les éducatrices du groupe porteur, nous avons repris l’ensemble des documents et écrit les textes collectivement, textes qui ensuite ont été harmonisés et illustrése pour aboutir à un véritable catalogue.

J.F. Dans ce type de retour sur le passé, qu’est-ce qui marque le plus les participants ? Qu’est-ce que cela leur apporte dans leur quotidien ?

03F.H. Ce n’est pas seulement un travail de mémoire, c’est aussi un travail de réflexion par rapport à une culture institutionnelle, à ses évolutions tant professionnelles qu’institutionnelles. Je pense que pour le personnel, cela a permis une meilleure compréhension de fonctionnements institutionnels qui n’apparaissaient pas de manière évidence auparavant. Par exemple, il y a au Home plusieurs lieux de vie, qui fonctionnent très différemment. Le retour sur le passé a permis de mieux comprendre la mise en place de ces différents modes de fonctionnement, le contexte. C’est aussi un recul critique sur l’évolution, sur la façon dont l’institution s’est positionnée (se positionne) par rapport à un cadre juridique propre à la protection de l’enfance, aux changements d’un secteur, à des politiques mises en place, à des pratiques professionnelles. Cela a permis aux éducatrices de relativiser leur fonction, leur travail, leur métier, d’avoir un regard plus aiguisé sur leurs pratiques professionnelles. Hier n’est pas « terrible », c’est différent ! Pour une ancienne éducatrice, travailler aujourd’hui lui demanderait de retourner à l’école !

Le projet a aussi permis d’accorder davantage d’importance à la mémoire, aux traces pour l’avenir, de prendre plus soin qu’auparavant de documents délaissés, documents qu’on aurait peut-être triés et jetés à l’occasion d’un déménagement.

Enfin, des perspectives ont été ouvertes à partir du « Livre de vies ». Une association Viva Action s’est créée par des anciens bénéficiaires, avec comme objectif de soutenir les bénéficiaires actuels dans leur projet; par exemple, un projet hip hop mené par un ancien qui est devenu professeur de hip hop ; un projet de réflexion sur les sentiments amoureux en institution soutenu par une ancienne hébergée, etc.

J.F. Comment peut-on impliquer les bénéficiaires, les jeunes donc, dans ce genre de projet ?

F.H. Issus des différents lieux de vie, un groupe de jeunes, « les Projeteurs » ont réalisé des saynètes filmées, autour des cinq thématiques retenues. Ils ont été encadrés dans l’ensemble de cette démarche par l’AMO Atout Jeunes, spécialisée dans l’utilisation de l’outil vidéo.

Elles ont été intégrées dans l’exposition dans un montage alliant judicieusement les interviews, des passages filmés et de documents d’archives (iconographiques, écrites, etc). Les jeunes ont été associés activement à la démarche dès le début.

J. F. Que (dé)conseilleriez-vous comme démarche à des institutions qui souhaiteraient faire le même travail ?

F.H. D’abord, je pense qu’il est essentiel d’impliquer tous les acteurs, si on veut une démarche authentique et profonde : les anciens, les nouveaux, les jeunes, les travailleurs, tout le monde doit pouvoir trouver sa place dans le projet. Il faut aussi prendre du temps de définir ses objectifs, planifier correctement les étapes, éventuellement en recourrant à des outils de gestion de projets.

05Pour ce qui est des points faibles que je constate a posteriori, j’en vois deux. D’abord, l’exposition n’a pas été prévue pour être itinérante. Elle vient d’être remontrée une seconde fois pour le salon Educ’Action et elle a déjà un peu souffert du transport. Donc, je pense qu’il vaut mieux y penser dès le départ, afin de choisir des supports adéquats à l’objectif poursuivi et en fonction de l’usage qu’on veut en faire.

Secondo, la promotion, la diffusion, les contacts pour la publicité autour de l’expo doivent être pris en charge avant que tout soit finalisé. Ici, nous ne l’avons pas pris en charge nous-même tout de suite, et de ce fait on a perdu du temps. Il a fallu ensuite contacter les écoles, les autres services d’aide à la jeunesse, la presse généraliste et spécialisée, comme Alter Echos, la presse locale, etc. Ce qui a provoqué un certain retard, qui a eu comme conséquence que l’expo est restée un peu vide au début, ce qui est décevant, bien sûr.

Valoriser les compétences internes est aussi très important. Pour cette expo, les talents de couturières, de dessinateurs, de peintres des uns et des autres ont été mis à profit avec bonheur.

J.F. Pratiquement, comment peut-on s’y prendre (financièrement, matériellement, etc.) ?

F. H. C’est difficile de fonctionner sans mobiliser au maximum les compétences et les ressources internes de l’institution. Pour l’argent, nous avons sollicité de nombreux sponsors, comme la Fondation Roi Baudouin. Au final, c’est Fortis foundation qui a soutenu le projet avec un subside, ce qui nous a permis de réaliser de manière professionnelle les montages des vidéos. Pour le reste, nous avons essentiellement fonctionné avec le partenariat et les bonnes volontés ; le Musée communal de Molenbeek et la Fonderie ont apporté leur aide et nous ont prêté du matériel audiovisuel. Pour ne pas faire du bricolage, il faut prendre le temps de mobiliser les compétences et les collaborations nécessaires.

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